Sport et influence au Qatar: une stratégie de long terme

Le Qatar mise sur le sport depuis plusieurs années afin de renforcer son soft power. Est-ce une stratégie efficace? L’affaire rocambolesque de l’attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar et les scandales qui l’ont suivi pourrait nous en faire douter. Pourtant, le jeu en vaut la chandelle car le sport occupe une place de choix dans la stratégie d’influence de l’émirat.

En effet, même si le sport n’est pas le domaine central de la stratégie d’émergence du Qatar, il n’en constitue pas moins l’un des rouages essentiels de son soft power. Notamment en raison de la dimension prestigieuse qu’il apporte à Doha. D’ailleurs l’émir Tamim a de longue date occupé des postes importants dans les différentes instances sportives de l’émirat (comme Prince héritier il était président du Comité olympique national, président du Comité d’organisation de la Coupe du monde et propriétaire du fonds d’investissement sportif national dont la direction a été confiée à Nasser al-Khelaïfi, président du Paris Saint-Germain). Car le sport, par les valeurs qu’il véhicule (effort, dépassement de soi, universalité, respect de l’adversaire, intégrité, honneur, etc.) et sa popularité (notamment le football) tout comme sa médiatisation (là encore notamment dans le cas du football, mais pas seulement) en font un vecteur important pour imposer une nouvelle image d’un pays dans le monde. D’ailleurs, le Qatar n’a pas de large tradition sportive (à part peut-être certains aspects de la chasse ou des courses de monture), ni une population sportive. De plus, le Qatar n’est pas le seul dans la région à tenter cette stratégie d’influence et l’Arabie Saoudite et le Koweït ont aussi mis en avant l’importance que le sport pouvait avoir pour se projeter sur la scène mondiale.

Cet investissement du Qatar dans le sport passe par l’organisation de compétitions internationales dès les années 1990. Il s’agit d’ailleurs d’une expression de ce que Pascal Boniface nomme la « multi-polarisation du monde sportif ». L’émirat a organisé tout d’abord des compétitions asiatiques ou de jeunes avant de se concentrer sur les championnats mondiaux professionnels. Parmi les compétitions organisées dans l’émirat, on peut citer la Coupe d’Asie des nations de football en 1988, l’Open de Doha de tennis depuis 1993, les Masters du Qatar de golf depuis 1998 ou le Tour du Qatar de cyclisme depuis 2002. Mais sans conteste l’évènement le plus important pour Doha sera bien l’organisation de la Coupe du monde de football en 2022. Le projet d’organisation de la Coupe du monde 2022 est donc bien le bateau-amiral de la stratégie sportive du Qatar et est pilotée par l’actuel émir, le cheikh Tamim. L’obtention de cette Coupe du monde est en effet une première pour pays arabe et musulman, après les échecs répétés de l’Egypte ou du Maroc. Cette victoire consacre donc le Qatar en tant que leader régional, porte étendard des valeurs de modernité, de richesse, d’innovation dans la région MENA. Toutefois, l’objectif ultime du pays serait l’organisation de Jeux Olympiques (même si Doha a appris en 2012 qu’il n’était pas dans la liste des villes pouvant organiser ceux de 2020).

Le sport est vu comme levier d’influence mais aussi secteur stratégique de développement sur le long terme. L’Académie sportive Aspire est un des piliers de l’investissement sportif de Doha sur le long terme. Aspire a été créée en 2004 afin de former des futurs talents sportifs mondiaux. Les infrastructures sont de grande qualité et des centres de formations détectent puis forment des jeunes dans les domaines sportifs et scolaires. L’académie dispose aussi d’un centre de médecine du sport de pointe pour des sportifs du monde entier. Des partenariats sont aussi noués avec des clubs professionnels étrangers, comme celui de deuxième division belge du KAS Eupen en football. L’émirat mène aussi une politique volontariste de repérage de jeunes talents en Afrique notamment où le pays dispose de recruteurs locaux. L’idée est faire venir des jeunes sportifs prometteurs afin de les former, puis de les naturaliser dans la perspective de constituer une équipe nationale de football compétitive pour la Coupe du monde 2022 (le Qatar sera automatiquement qualifié en tant que pays organisateur).

L’importance de la stratégie sportive du Qatar se traduit aussi par ses investissements à l’étranger. Les investissements de l’émirat à l’étranger sont nombreux et se traduisent également dans le domaine sportif. La branche sport du fonds souverain Qatar Investments Authority (fondée en 2005) et nommée Qatar Sports Investments est très active et axée sur des investissements ayant des objectifs de visibilité et de rentabilité. Ces investissements s’inscrivent dans une double logique d’influence internationale et de diversification de l’économie dans le cadre d’une transition post-hydrocarbures. L’émirat investit donc dans de nombreux domaines sportifs : les sport équestres avec un partenariat de 49 millions d’euros entre le Qatar Racing & Equestrian Club et France Galop (sur le Prix de l’Arc-de-Triomphe), le cyclisme avec l’accord entre Qatar Airways et le Tour de France, le handball (Doha a accueilli la Coupe du monde en 2015 et investit depuis 2012 dans le club du Paris Handball, devenu le Paris Saint-Germain). Le football reste toutefois prioritaire et le sport où les investissements sont les plus prestigieux. Le Paris Saint-Germain est centrale dans cette stratégie mais ces investissements ne s’y limitent pas comme en témoigne le flocage du maillot du FC Barcelone. La stratégie d’intégration verticale de l’émirat dans le sport se traduit aussi à l’étranger également par le développement de la marque qatarie Burrda Sport, équipementier fondé en 2007. Burrda Sport a par exemple équipé l’équipe nationale de football de Belgique lors de la Coupe du monde 2014. Enfin le Qatar peut intégrer sport et médias et mettre en place des synergies entre sa chaine par satellite Al Jazeera et sa déclinaison sport et ses autres investissements. Avec beIN Sport, présent notamment dans le championnat français de football, la stratégie qatarie devient multidimensionnelle, allant de la formation de jeunes talents à la retransmission des événements sportifs.

Cette stratégie sportive est impressionnante, mais aussi critiquée. La première de ces critiques est celle mettant en exergue la relative absence de légitimité populaire concernant le sport au Qatar. Le sport y est peu pratiqué alors que la population locale y est peu nombreuse et ceci limite le potentiel de joueurs éligibles pour intégrer des équipes nationales. Comment donc cette stratégie n’est pas déconnectée de la population locale et de ses aspirations ? Le gouvernement paye d’ailleurs certains spectateurs afin de remplis les stades pendant des compétitions internationales. Mais la plus grande critique vient des scandales liés aux difficiles conditions de travail des travailleurs immigrés, notamment ceux qui préparent la Coupe du monde de football 2022. Selon le Guardian, plusieurs travailleurs de plusieurs pays asiatiques sont morts en 2013 sur chantiers de la coupe du monde. Couplées aux accusations sur les conditions de vie des travailleurs étrangers au Qatar (non versement des salaires, confiscation des passeports, etc.), ces accusations posent problème au Qatar et vont complétement à l’encontre des objectifs de la politique d’influence par le sport de l’émirat.

Le sport est donc un vecteur efficace de soft power qatari puisqu’il permet de faire parler du pays. Souvent sous des traits positifs, mais dans le cadre sulfureux de la coupe du monde, ceci pourrait se retourner contre l’émirat. Le travail de fond engagé portera pourtant ses fruits sur le long terme.

 

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